22.02.2009

Une crise en oignon

La crise s'installe dans le paysage de tous les jours. Le samedi matin, les parkings des supermarchés, auparavant saturés, offrent maintenant de nombreuses places libres. Les gens y passent moins de temps et se concentrent sur l'essentiel. Heureusement le printemps n'est plus très loin, les étourneaux sont de retour, on peut les voir ces jours ci remonter le long du Rhin en provenance de l'Italie, la chaleur et le soleil ne seront pas de trop pour réconforter les victimes de la crise. Mais il semble toutefois que celle-ci ne fasse que débuter. Le gros des entreprises commence seulement maintenant à se préparer pour des plans d'actions.

Alors peut-être est-ce le moment de faire une petite pause et d'analyser plus calmement ces quelques mois de tumultes, afin de mieux jauger les difficultés qui nous restent encore à surmonter.

Que contient réellement cette crise? Comment se présente t-elle de l'intérieur? Comme un corps unique et spongieux? Ou au contraire comme corps fibreux, lamellaire, structuré en couches solides, en fibres séparables, plus ou moins profondes et interconnectées. Est-on en présence d'une crise en couches d'oignon?

La surface spéculative. En surface, la crise se présente comme l'éclatement d'une bulle spéculative dite des « Subprimes ». Elle a brisé la confiance dans le système bancaire en mettant en évidence le fait extraordinaire qu'aujourd'hui les braqueurs et les escrocs sévissent à l'intérieur même des banques. Ils ne braquent plus les coffres mais les clients qui viennent au guichet!

Le système des subprimes est une invention des banques américaines, qui recherchant de nouveaux marchés spéculatifs n'ont pas trouvé mieux que de financer de l'achat immobilier pour des familles à revenu très faible. Ils croyaient avoir déniché le filon du siècle avec « la maison individuelle à crédit pour tous ». La recette s'inscrit dans une conjoncture immobilière favorable, peu de chaumage, une grande confiance dans l'économie, les années Bush du libéralisme décomplexé, de l'énergie coulant à flot, de l'argent pas cher où les prêts à taux variables ne dépassaient pas les 3.5 %, bien sûr aucun apport personnel demandé, emballé c'est emporté. Le capitalisme triomphant se faisait fier d'humilier ainsi le communisme déchu en lui démontrant que paradoxalement seul le libéralisme pouvait offrir l'accession à la propriété individuelle aux plus démunis. Mais ce qui devait arriver arriva, le taux du crédit augmenta et les familles surendettées ne purent pas payer, des dizaines de milliards de dollars se retrouvèrent soudainement à découvert, dans le vent. Ce fut le déclenchement du cyclone.

La couche du veau d'or: En grattant les subprimes on découvre une autre couche de gras financier. Des gens très intelligents, esclavagistes des temps modernes, ne trouvèrent pas mieux que de vendre et d'acheter de la dette comme une vulgaire marchandise. Ainsi le malheur des hommes se trouvait côté en bourse au même titre que du minerai de charbon ou que du pétrole. Qui veut m'acheter du malheur? Il est bien gras mon malheur! Offre exceptionnelle de lancement, deux malheurs pour le prix d'un! Venez acheter le meilleur malheur de la région, garanti ouvrier authentique, il empirera avec le temps. Oui effectivement, acheter des dettes à taux variable en spéculant sur l'augmentation des taux pouvait rapporter gros.

C'est la couche qualifiée de «  veau d'or » dans des billets précédents, ici et . Le « veau d'or » étant associé à la vénération du pouvoir de l'argent, des biens matériels, de la richesse élevée au rang de divinité. Nous ne sommes pas loin du péché mortel! Les banquiers chassaient le gibier puis le vendaient au grand négoce tenu par les traders, qui convoyaient le tout vers les groupes financiers, où dans d'infernales cuisines à fric, les rois de la ratatouille financière, mixaient, mélangeaient, assaisonnaient allègrement toute cette chair à malheur, pour en faire de jolis pâtés, bien présentables, emballés dans des paquets colorés jaune blé et arrosés de parfum de chou, d'avoine et d'oseille.

Cette potée financière se déversa partout et contamina le monde entier. Le mal rongeait le système de l'intérieur, mais en attendant l'intoxication, le capitalisme s'épanouit sur cette complexité construite dans le seul but de réaliser un seul et unique objectif, le profit financier immédiat et spéculatif: « la religion du Veau d'or ».

Les banques construisirent progressivement des ponts de pierre au dessus du vide en utilisant la confiance comme seul ciment, un matériaux plutôt friable. Et lorsque la confiance s'effrita les ponts s'effondrèrent et les banques terrorisées par la peur du vide prirent subitement la mesure du désastre potentiel. Alors chacune d'elle, connaissant leur situation désastreuse, se mit à soupçonner toutes les autres d'être dans des situations encore pire. Dans une un mouvement de protection  général les banques gelèrent la circulation de l'argent, qui est pourtant le carburant des entreprises. A ce niveau le virus financier, passe dans le sang et détruit l'outil de production industriel. C'est ce qui fut heureusement limité par l'intervention des états.

La couche de la richesse imaginaire. Mais le virus ne s'est pas arrêté en si bon chemin, il infecta par la suite des couches plus en profondeur possédant des ramifications qui permirent à la maladie de se propager à toute la société. Ces strates sont moins palpables, mais génèrent maintenant le fond même de la crise et lui donnent toute sa force: l'endettement. [lire ici un billet humoristique sur la dette publique]. Le poids des dettes publiques et privés est si fort que les banques se retrouvent devant la potentialité angoissante de voir s'ouvrir des gouffres géants.

Effectivement, le crédit, l'essence même de la mécanique capitaliste [lire ici comment guérir du capitalisme] a pénétré 100% des familles. Tout s'achète à crédit, c'est pratique, confortable, les biens de consommation sont accessibles instantanément, mais après il faut rembourser sa dette. De plus, bien souvent lorsque le crédit est enfin arrivé à échéance, le bien acquis, pour une fortune avec les taux d'intérêt, arrive lui aussi à la fin de sa vie mécani-génétiquement programmée. Il faut penser à le remplacer, en renouvelant un nouveau crédit qui s'ajoute à d'autres emprunts déjà endossés entre temps, sans compter les abonnements innombrables qui sont autant de petits trous dans les comptes bancaires, qui de ce fait n'arrivent plus se remplir. C'est ce que j'ai appelé l'équation de la réalité imaginaire dans ce billet là!

 

Les consommateurs déshumanisés, les hypothéqués de la vie, s'enchainent financièrement à un avenir improbable les privant de toute liberté de mouvement. La nuit ça cogite dans les chaumières, la confiance devient volatile. Alors si prises d'angoisse, les familles gèlent brutalement leurs investissements et minimisent leur consommation en attendant des jours meilleurs, et bien l'économie s'arrête tout aussi soudainement. C'est l'effet de la spirale infernale tant redoutée par tous. Car l'économie orientée vers la consommation du renouvelable doit prendre un temps certain pour changer d'objectif afin de cibler le durable. Un arrêt brutal de la consommation jetable serait évidemment catastrophique pour tous.

Les strates tectoniques. Telle la dérive des continents, encore plus en profondeur, plus subtiles, plus lentes, vibrant sur des rythmes « générationels », des strates tectoniques exercent des contraintes colossales. Leurs effets ne sont pas directement mesurables, mais on en sent clairement les émanations diffuses dans l'air du temps.

Parmi ces strates, la surpopulation de la planète me semble un élément majeur qui sans aucun doute amplifie les phénomènes de crise. La population est si dense, le monde est si échangiste que tout se lie, s'enchevêtre, se mondialise. Nous l'avons vécu au niveau épidémiologique avec la grippe aviaire, nous le vivons aujourd'hui au niveau financier avec le virus des subprimes.

Un deuxième effet lié à la surpopulation vient de la prise de conscience collective et subite ,lors de l'explosion du prix du pétrole l'été dernier, que les ressources sont maintenant limitées. Les matières premières sont toutes limitées, l'énergie s'épuise, l'eau manque, bientôt le blé, le riz, la viande, le poisson seront des denrées rares et spéculatives. Confinés sur une terre maintenant trop petite, les humains se sentent à l'étroit, la liberté manque, la colonisation de l'espace est un doux rêve, les énergies propres ne semblent pas suffire, la révolution technologique tarde.

A cette crise latente de la surpopulation s'ajoute un phénomène de tension psychique suplémentaire qui a peut-être des effets encore plus structurellement « dérangeants ». Le nivellement social et culturel. Il fut un temps où le paysan ne sachant ni lire ni écrire, obéissait à ses seigneurs et maitres, nobles et ecclésiastiques. En aucun point le manant ne pouvait affronter la noblesse qui tenait les rênes du pouvoir politique, judiciaire, culturel, militaire et religieux. La hiérarchie se faisait naturellement sur des critères imposés par l'obscurantisme social.

Entre le XVII° et le XVIII° siècle la révolution bourgeoise changea la donne, de façon progressive et intelligente en Angleterre, de façon brutale et sanguinaire en France, pour ne pas changer. Les bourgeois, bien éduqués, riches et puissants, s'emparèrent naturellement du pouvoir de la noblesse, devenue illégitime.

Mais aujourd'hui l'éducation est accessible à tous, même aux manants. Tout se nivèle par le haut, l'ingénieur a les mêmes capacités intellectuelles que son patron, et peut très bien critiquer ses actions stratégiques en toute connaissance de cause. Le technicien d'expérience a les mêmes connaissances que l'ingénieur. L'ouvrier se tient informé, lit et réfléchit sur les mêmes bases que le technicien. Tout se tient dans un mouchoir culturel. L'hyper démocratie d'internet rabote le reste des differences liées à l'accessibilité des connaissances.

Et que dire des enseignants dont le niveau d'étude est maintenant inférieur ou égal à la moitié des parents d'élèves. L'époque du maitre d'école, référence culturelle et morale, est bien loin. Aujourd'hui banalisé, il est un fonctionnaire presque comme les autres. Que dire de l'élu, qui à l'instar de l'enseignant a des compétences culturelles et quelquefois même politiques, de même niveau que ses électeurs. Mêmes causes mêmes effets, au XVIII siècle le nivellement des compétences entre les nobles et les bourgeois a renversé la hiérarchie des pouvoirs, au XXI siècle le nivellement général va entrainer naturellement des « dérangements » et contestations hiérarchiques permanentes, génératrices de tensions, qui aujourd'hui s'ajoutent et amplifient la crise économique, en la transformant aussi en crise de société. C'est l'avènement du pouvoir de masse, celui des classes moyennes, c'est l'avènement d'une société de démocratie participative au niveau économique et politique.

Alors probablement au bout du tunnel de cette crise, nous ressortirons dans un nouveau monde.

 

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Commentaires

Intéressante analyse Philippe, j'aime beaucoup le titre :) qui n'est pas sans me rappeler un prof de chimie que j'adorais, il comparait après tout à des recettes de cuisine pour éclairer nos esprits.
Vous seriez-vous reconverti? :)) Non logik pour le carburant de la mécanik! Suis-je sotte! :D

Ecrit par : Martine | 23.02.2009

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