26.01.2009

L'exclusion sociale.

Monsieur.jpgLorsqu'il s'applique aux hommes, le mot « exclusion » est utilisé pour indiquer le rejet d'une personne par une collectivité. Par exemple: l'écolier fautif est exclu de la classe, ou bien le joueur de football agressif est exclu du terrain. L'exclusion est d'abord la résultante d'une sanction, l'individu expulsé a délibérément bafoué les règles collectives du groupe et se retrouve naturellement sanctionné. Mais plus qu'une simple punition, l'exclusion a la dimension publique d'une sanction de groupe sur des individus. Elle sert d'exemple en avertissant aussi les autres membres de la collectivité.

Même si dans le terme «d'exclusion sociale », la notion de sanction n'apparait pas de façon directe, tout du moins dans le sens littéral du terme, j'ai pourtant souvent tendance à la ressentir, sans vraiment savoir pourquoi. L'exclusion sociale m'apparaît comme la punition moderne, collective volontaire et aveugle du groupe de ceux qui travaillent contre ceux qui ne travaillent pas.

Je ne me souviens pas d'avoir lu l'expression d' « exclusion sociale » dans du Hugo ou dans du Zola, qui utilisaient plutôt des mots comme « pauvreté » et « misère ». Elle semble donc avoir des connotations plus larges et modernes, qui au premier abord me semblent floues. Mais comme beaucoup de personnes, je ressens, figé en moi, les sentiments d'injustice et de de punition collective. Pour quelles raisons? C'est ce à quoi je vais m'attacher à élucider dans ce billet.

Il y aurait-il un lien de modernité avec le langage des experts? Tentant de conceptualiser le monde, en essayant de le rendre convenable dans ses apparences, en travestissant la réalité dans des termes techniques neutres, en ne voulant pas froisser les commanditaires des études, en supprimant le non convenable qui transpire de mauvaises odeurs, comme pauvre, ou misérable, en évitant de renvoyer à la figure, si vertement, les échecs collectifs ou individuels aux responsables politiques et à notre propre égoïsme, les experts inventent des termes techniques, aseptisés, sans odeur et sans crasse. Ainsi, le clochard se transforme en S.D.F. ou en marginal, le misérable se transforme en précaire ou en vulnérable.

Mais je crois que si le terme « d'exclusion sociale » n'était qu'un problème de vocabulaire, l'histoire serait bien vite réglée et je n'en aurais pas écrit une billet. Non, il y a dans le ce terme des notions multiples bien plus profondes.

D'abord, je distingue une notion d'exclusion liée à notre comportement culturel de surconsommation. La personne dite socialisée, par opposition à l'exclu social, se reconnaît bien évidemment par sa façon de vivre très standardisée. Les stéréotypes, tous en relation avec pouvoir d'achat, sont nombreux. Outre dans la consommation des biens tels que les voitures et l'électronique, on en distingue aussi dans la consommation des loisirs et de la culture, par exemple: les vacances à la plage en été et à la montagne en hiver, les sorties au cinéma, au restaurant, les fêtes, les réceptions d'amis etc... Et donc l'exclusion sociale se réfère aussi à ce type d'exclusion là, celle du cercle de la pratique d'un mode de vie identique, l'exclusion culturelle.

Mais encore plus loin, au-delà de l'exclusion culturelle, qui a toujours plus ou moins existé, simplement aujourd'hui la télévision l'exacerbe beaucoup plus et puis le rapport des forces est inversé, les misérables sont maintenant les moins nombreux, une autre notion bien plus moderne vient encore s'y greffer. Car alors qu'auparavant le terme de pauvreté ou de misère relevait essentiellement de la conscience personnelle et politique, le terme « d'exclusion social » nous revoie quant à lui à des textes juridiques très concrets. Effectivement, de façon paradoxale, la notion d'exclusion inverse le sens de la justice, l'exclu devenant la victime d'une violation de la justice par la collectivité. Cette situation serait équivalente à celle d'un joueur de football qui recevrait un carton rouge, l'expulsant du terrain, pour le sanctionner de s'être fait tacler par derrière...

Ce paradoxe moderne vient du fait que les citoyens ont acquis des droits sociaux inscrits dans les constitutions Nationales et Européennes (lire le billet "vers plus de social" [ici]). Donc « l'exclu social » est doublement victime, victime d'abord de la pauvreté et victime de la privation de ses droits juridiques fondamentaux comme par exemple, le droit au logement, à la santé, au travail. N'ayant plus les mêmes droits l'exclu social n'est plus un citoyen comme les autres.

Est-il encore simplement un citoyen? De fait, il n'a plus le droit au marché du travail, ou si peu. De fait il n'a plus le droit à l'éducation, ou si peu. De fait il n'a plus le droit à la formation professionnelle, ou si peu. De fait il n'a plus le droit au logement, ou si peu. De fait il n'a pas le droit à la santé, ou si peu...

Et comme il n'a plus le droit à la justice, ou si peu. Personne ne peut rien pour lui...ou presque.

 

Le « ou presque » fera l'objet d'autres billets!

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Commentaires

Exclus, exclusion... ce genre d'euphémisme éloigne en effet des réalités concrètes : la perte d'emploi, l'expulsion d'un logement, la précarisation sociale, les difficultés d'accès aux soins, le séparatisme social en matière d'éducation, etc.

Si l'on veut savoir de quoi l'on parle, on peut interroger les chiffres. J'en cite deux :

Selon Martin Hirsch, il y a en France un peu plus de 7 millions de pauvres !

Et si l'on parle des sans-abris (que certains appellent 'SDF') ils ne sont pas dénombrés presque par définition mais certains s'entendent sur le chiffre de 100.000. */ 'les 100.000' est le titre d'une expo qui a du mal à se monter actuellemnt à Strasbourg, j'y reviendrai bientôt sur mon blog /*

Entre ces deux chiffres, il y a un facteur 70 ! On devrait donc proscrire l'usage du terme 'exclus' dans le débat politique pour interroger plutôt les « logiques d'exclusion » en matière d'emploi (formation) de logement (surendettement, expulsion) de santé, etc.

Pour moi, l'entrée dans la spirale infernale reste fondamentalement liée aux problèmes de logement. C'est par le logement que la société se doit d'imposer le filet de sécurité ultime et avec un peu d'imagination et de volonté, elle en aurait tout à fait les moyens (cf le nombre de logements vacants). Car sans logement, tout remède en matière de santé ou d'insertion dans le monde du travail reste vain.

Ecrit par : pierre s | 27.01.2009

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Les révoltes permettent aussi le changement de vocabulaire : de clandestin à sans-papier, de chômeur à sans-emploi, de vagabond à sans-abri ou sans domicile fixe, ceux qui ont toujours été exclus sont maintenant reconnus comme appartenant à un groupe mais avec un manque...

Ce sont les prises de conscience collectives qui permettent ces glissements de sens et la réhumanisation des débats.

L'exclusion se fabrique beaucoup par le vocabulaire, par ce qui formalise la réalité.
La priorité faite au pouvoir d'achat et non à la solidarité, c'est le retour aux mots d'exclusion...

Ecrit par : Nelly | 27.01.2009

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Très juste Pierre, il faut re-créer un tissu urbain harmonieux, et cesser de construire des ghettos en tous genres!!!

Ecrit par : Martine | 28.01.2009

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Ce qui est terriblement douloureux pour un "exclu" de quelle nature qu'il soit (trop pauvre, trop bête, trop grand, trop gros ou trop beau et même trop gentil) c'est la "culpabilité" qu'on lui impose d'avoir. Cela sert uniquement à rassurer les gens "normaux". Pour un "groupe normal", il faut un bouc émissaire, une victime servant d'exutoire à leur angoisse.

Drôle de système mais comment s'en sortir définitivement ?! Personne n'en est au même point de réflexion en même temps, c'est là le drame.

Ecrit par : Françoise Boulanger | 04.05.2009

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